Fabrice Poussière vient de l’optique, a travaillé dans les télécoms et le digital et occupe aujourd’hui le poste de Directeur du Fab Lab de Snecma (Safran) depuis juin 2013. A priori, un parcours peu linéaire, qui l’a conduit à la mise en place et à l’animation d’un Fab Lab pas comme les autres, puisqu’il est dédié à la conception de services innovants.

Votre parcours éclectique vous a mené à diriger aujourd’hui le Fab Lab de Snecma, où vous vous êtes entouré d’une équipe pluridisciplinaire. En quoi est-ce un élément clef pour l’innovation ?

Innover est par nature pluridisciplinaire : il faut développer une offre qui tient la route, aussi bien sur le plan business qu’expérientiel et organisationnel. Il est toujours intéressant de croiser les regards et l’innovation naît souvent dans les zones de friction entre les disciplines.

La pluridisciplinarité nous permet de confronter des logiques diverses, et d’accepter la part de transgression nécessaire pour innover, tout en gardant à l’esprit que l’innovation n’est valable que tant nous restons dans un état d’esprit pragmatique.

A quoi sert un Fab Lab comme celui de Snecma pour innover ?

Premièrement, le Fab Lab est un espace où différents métiers internes ou externes à Snecma peuvent se rencontrer. De plus, c’est aussi un espace qui permet de prototyper rapidement, et de s’emparer de nouveaux concepts innovants. C’est le lieu qui permet de créer, de se tromper aussi, et de corriger le tir si nécessaire. C’est aussi un lieu où vous pouvez trouver un User Lab (Observatoire des usages) qui est enrichi par des observations terrain menées par notre ingénieur cogniticien (Ux Reseacher). La vision seule ne suffit pas, c’est lorsqu’on rend tangible l’idée que l’on crée de la valeur, qu’on avance réellement, en se confrontant à la difficulté du concret, et que l’on innove !

Nous nous appuyons sur des profils utilisateurs pour confronter différentes logiques d’usage : le point de vue d’un pilote, d’un financier, d’un utilisateur non familier avec le digital… Le Fab Lab est l’espace qui nous permet de sortir de la logique industrielle « réflexion – analyse – développement – test » pour être dans une démarche plus itérative, axée sur les besoins des utilisateurs, quelle que soit la partie prenante.

C’est un Fab Lab un peu particulier dans le monde industriel, puisqu’il s’éloigne de la définition donnée par le MIT d’un Fab lab qui aide à produire seulement des objets, parce que nous avons choisi de rendre plus accessibles à la fois les moyens de fabrication mais aussi les méthodes de conception. L’espace est conçu comme un parcours, avec des salles qui ont des fonctions…

Il s’agit par ailleurs, à ma connaissance, d’un Fab Lab assez unique car dédié à la conception de services.

Et du point de vue de la formation des jeunes ?

C’est paradoxal de vouloir donner une méthode… Il y a quelque chose de chaotique dans l’innovation, on doit garder une capacité à s’enrichir, à se tromper, à rendre concrètes des solutions. Mais se fonder sur l’expérience utilisateur est un standard actuellement. Prendre en compte l’utilisateur de manière précoce permet d’éviter beaucoup de fausses pistes d’innovations !

Former des ingénieurs, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant pour avoir une stratégie industrielle pérenne… La valeur de l’innovation ne réside pas seulement dans la technologie, mais dans son usage, il faut aussi une dimension presque sociologique, qui consiste à trouver des conditions pour que la technologie soit adoptée et utilisée. C’est aussi identifier et comprendre un besoin, le modéliser et créer des opportunités.

Le Fab Lab vient de fêter son 1er anniversaire, y-a-t-il déjà des réalisations concrètes issues des réflexions qui y sont menées ?

Depuis sa création, le Fab lab a recueilli plus d’une centaine d’idées. Plusieurs services ont été prototypés, et l’un d’entre eux, issu du Fab Lab est en phase d’industrialisation. Nous avons aussi mis en place un bac à sable de données, un UserLab sur lequel nous continuons à travailler pour réaliser des observations chez le client, des outils pour le business développement, et une plateforme de crowdsourcing interne.

Les outils permettent de penser différemment : les collaborateurs n’ont pas forcément l’habitude de travailler sur la base de story-boards, les aider à les concevoir leur permet d’explorer de nouvelles voies pour innover. De plus, le Fab Lab est ouvert à tous les salariés de Snecma : tout le monde est invité à participer à la démarche.
De manière globale, c’est une culture un peu nouvelle pour un grand groupe industriel, et nous ressentons quelques changements d’état d’esprit sur la question du digital, du service et de l’innovation.

Tel que vous le décrivez, le Fab Lab ressemble à une start-up au sein de l’entreprise. Comment voyez-vous son évolution au sein du Groupe ? Quel est le lien Fab Lab et formation ?

Nous cherchons des solutions pour transformer l’accueil au Fab Lab en un véritable parcours professionnel et une formation à l’innovation. Pour l’instant, nous faisons un travail de vulgarisation de nos outils, méthodes et pratiques, via la vidéo et le coaching.

En un an, nous avons mis beaucoup de choses en place, mais j’ai pour ambition d’aller plus loin et d’ouvrir l’espace à des étudiants et des doctorants, pour y faire des hackathons, et peut-être même répondre à des appels à projets extérieurs au Groupe… Pour l’instant, tout cela n’est qu’en phase embryonnaire, mais nous avons pour objectif de conserver et maintenir notre politique d’ouverture !

La formation au sein du Fab Lab n’est pas aussi formelle que celle menée dans une école, mais c’est une véritable formation à l’ouverture : interdisciplinaire, sur la base d’un projet, dans un temps limité, avec des gens issus d’horizons différents… c’est formateur !

Quels sont selon vous les talents déterminants pour Safran et le marché de l’aéronautique dans les prochaines années ?

Managers agiles et transversaux, des experts avec des soft skills pour permettre la transversalité. On imagine aussi que des profils encore exotiques aujourd’hui vont apparaitre tels que des business développeurs sur le profil entrepreneurs (profils innovateurs), des designers, des ingénieurs cogniticiens, des community managers, des développeurs IT mais avec des vernis aéronautiques (et réciproquement), et des acteurs autours du data management. On imagine aussi une transformation assez importante liée à l’arrivée des nouvelles générations qui sont dites plus entreprenantes et en quête de sens, pour qui ces structures plus libres devraient être attrayantes et créatrices d’opportunités pour l’entreprise et ses talents.